Une tablette numérique pour les cinquièmes en 2016 : et si ça ne servait à rien ?

En septembre 2016, nous pouvons voir dans les classes de cinquième, dans chaque collège de France et de Navarre, une tablette par élève. Dès aujourd’hui, on peut se poser la question de la pertinence d’un investissement de 700 millions d’euros lorsqu’on sait la difficulté qu’il y a d’optimiser les outils pédagogiques.

tablettescollegeDesaixLa tentation scintillante du numérique pour tous est grande. Pouvoir contempler, alignées et brillantes, les petites fenêtres sur le grand monde donne le vertige aux politiques qui nous gouvernent. Sans aucune autre considération que quelques a priori et l’apparat de la modernité font de l’informatique l’eldorado français. Les incubateurs fleurissent pour accueillir des développeurs boutonneux, la fibre vient se lover doucement jusqu’aux portes des établissements scolaires, la 4G est devenu un Saint Graal. Dans ce contexte de révolution binaire la tablette, qui détrône maintenant l’ordinateur portable, est devenu le bijou technologique que chacun doit posséder.

Les élèves de cinquième, au collège, auront à la rentrée de l’année scolaire 2016, une tablette. L’enthousiasme de masse semble l’emporter sur la raison. À croire que nos dirigeants n’ont pas eu la simple idée du pour et du contre : un grand trait au milieu d’une feuille pour comparer les avantages et les inconvénients. Certes, il y a du bon dans cette initiative ; moins de livres dans les cartables, davantage de liens avec la manière de fonctionner des élèves, l’attractivité de la nouveauté et du « faire comme les grands »… Au-delà de ce premier constat flatteur il faut s’attarder un peu sur la face cachée de l’objet.

Le temps n’est pas le même pour nos jeunes

Il faudra compter sur une rapide lassitude que nous, les adultes, ne pouvons comprendre. En effet, les enfants s’émerveillent de moins en moins longtemps et range plus vite qu’on imagine les accessoires de leur vie rêvée aux oubliettes. Il faut être sexagénaire pour croire que quelques tablettes numériques redonneront du lustre à une école à bout de souffle. Il faut être, tout simplement, une grande personne pour s’imaginer qu’un adolescent prendra le cadeau technologique pour un rite initiatique. Les détournements seront même fréquents : plus de surface pour surfer sur les réseaux sociaux, meilleure lisibilité pour le jeu, tentations pour le vol.

Et le soin, dans tout cela ?

Regardons un instant la moyenne du contenu des cartables. L’état des trousses, des crayons et des gommes, des cahiers, laisse supposer que le parc de tablette vieillira plus vite que la technologie qu’il contient. Il suffit de jeter un œil sur les smartphones derniers cris dans les cours de récréation et s’apercevoir combien d’écrans sont constellés des éclats de verre de leur chute. Manque de concentration, absence de respect, goût de l’interdit ; les attraits du défi seront autant d’ennemis qu’un professeur aura à affronter dans ses cours. Le mobilier des classes est là pour attester de la sauvagerie sournoise des petites têtes blondes ; chewing-gum sous la table, graffitis jusque sur les chaises et trous de la largeur d’une pièce d’un euro faits au compas tout au long d’une année dans le bois dur du pupitre.

Les infrastructures seront-elles suffisantes pour permettre d’aller sur Internet à la demande, les normes du Wifi assurent-elles une impunité aux ondes dégagées ? 700 millions d’euros sont un investissement bien trop sérieux pour le faire à la légère. Au nom de la fracture numérique il ne faut certainement pas se jeter de manière effrénée dans l’autosuggestion, la tête dans le sable.

L’outil sera-t-il vraiment exploité ?

Pour l’instant, les applications ne semblent pas suffisamment abouties pour offrir à un élève le bienfait de l’utilisation d’une tablette. Celle-ci devrait pouvoir conduire au savoir, au savoir être et au savoir-faire. C’est d’ailleurs la, probablement, la douce utopie qui berce la ministre de l’Éducation Nationale. Autant il semble que l’outil peut s’adapter aux exigences moindres des élèves l’école primaire, avec des tâches peu complexes, autant la multiplicité grandissante des contenus au collège puis au lycée demande l’élaboration de systèmes aux nombreuses ramifications.

Fracture de génération à craindre

Nous parlions, précédemment, de fracture numérique. Elle risque, plus encore, d’être générationnelle. La dextérité avec laquelle un préadolescent de 12-13 ans s’approprie les pièges ne sera jamais, sauf exception, celle de ses aînés. De nombreux jeunes enseignants n’ont même pas cette connexion innée de la génération qui suit.

Sans entrer dans les détails pédagogiques, nous pouvons d’ores et déjà nous questionner sur la portée de cet acte numérique. Espérons que les enseignants seront formés, que les éditeurs inventeront de bonnes applications, que les établissements sauront se mettre en synergie avec la nouveauté, que ce ne sera pas l’arbre qui cachera la forêt, forêt immensément immense de la lourdeur du système scolaire.