Fiertés oubliées

Le futile et l’utile sont disposés à l’opposé des habitudes. On ne peut se passer du premier, et on ne peut pas (sur)vivre sans le second. Il est certainement malhabile de s’en tenir à un aussi piètre raccourci, l’éventail des nuances se confondant à l’infini avec l’indécision humaine. Un exemple fortuit m’a mis la plume à l’index, à défaut de puce à l’oreille. Je regardais, admiratif, l’annonce de la naissance du TGV au Maroc. Une belle réflexion s’était donc engagée entre nos deux pays pour mettre à disposition, au Maroc, une technologie dont nous avions la chance de disposer. Belle avancée vers une meilleure distribution des voyageurs entre les grandes villes sous le soleil. Et bien non, j’avais tout faux ! Des voix déjà s’élèvent pour souligner la démesure du projet qui aurait, en comparaison des PIB des deux pays, l’équivalent d’une levée de 58 milliards d’euros pour la France !! Les marocains n’auront pas les moyens d’emprunter un train qui hypothèque l’équilibre financier de leur pays. Caprice de Mohammed VI, exigence de Sarkozy en compensation de marchés promis et perdus ? Le lustre fait oublier la fierté, cette fierté qui doit se baser sur l’homme, sur sa terre, sur ses fondamentaux.

L’agriculture

Il est une évidence incontournable, une valeur épidermique que nous perdons chaque jour que le mondialisme, et Monsanto, fait (font) ; le rapport à la terre. Un exemple terrible, en Inde. Plusieurs centaines de millions de paysans déplacés dans des villes bidons, qui se suicident avec les engrais qui ont tué leur terres, voient la diversité de variétés de riz, plusieurs milliers, disparaître au profit de 4 ou 5 variétés F1, hybride qui ne se sème qu’une fois. (Il faut donc racheter la semence chaque année aux multinationales agroalimentaires). L’Éthiopie vend ses terres aux chinois, et laisse mourir sa population. Le Brésil cultive du « pétrole vert », à quoi bon, s’il déforeste le poumon de la terre, si l’inflation des terres arables appauvrit les plus pauvres. Comment garder son honneur sauf, lorsque la seule référence au rythme des saisons, au balancement des vies humaines, c’est à dire l’humus, disparaît sous des tonnes de dérivés chimiques. En France, est-ce mieux ? Certains, qui jouent le jeu de l’industrialisation de l’agriculture s’en sortent bien, soit par chance, soit par opportunisme. Les autres s’étranglent de devoir rembourser leurs dettes immenses avec des subventions qui pervertissent la beauté de leur travail. Nos sommes au bout de la chaîne alimentaire, nous dirions même, en bord du rayon de supermarché, et rien ne nous vient plus aux oreilles, rien ne nous touche plus, malgré des alertes régulières dans les médias. Nous serions bien dépourvus si la crise était venue plus folle, plus terrible et nous avait empêché d’alimenter nos magasins : trois jours de stock, et après la famine et le chaos. Quelle joie puis-je avoir à pousser ce chariot de métal dont les roues se coincent une fois sur deux ? Et quel plaisir masochiste a-t-on de se laisser berner par ces étals multicolores qui nous vendent de la merde ? Le champ est devenu anecdotique. Daudet y amenait son préfet, ce siècle met les ripoux en prison… l’expression « se mettre au vert » veut dire prendre du recul et n’a à voir avec la synthèse que la photo de verdure sur le mur de la cuisine. Et ces paysans que j’aimais tant écouter dans ma jeunesse, fort d’une sagesse et d’un calcul savant de la vie, il ont disparu au profit d’as du marketing agricole. L’évocation de leurs machines surpuissantes me fait rêver moins longtemps. Il est certain que mes capacités à m’émerveiller s’émoussent avec l’âge, mais les sujets s’épuisent…

La culture

L’acculture croissante, suis-je tenté de dire. Le premier, je me laisse entraîner vers la facilité de la consommation immédiate. Je me détache de ces irréductibles qui visitent encore les musées. Et ces musées, sont-ils visités comme un lieu dépositaire de racines ou comme une collection qu’on aimerait tant avoir dans son salon ? La culture est liée au respect… le rustre d’antan n’avait que peu de soin tant il était dépourvu de savoir. L’homme civilisé d’aujourd’hui sait tout sur tout, le croit-il. Et il est encore plus mal élevé que son ancêtre ignorant. Ces deux dernières idées sont, bien entendu, des lieux communs fort peu habiles. Ceci dit, le progrès n’a pas amené l’érudition pour tous, malgré une réussite au bac insolente, ce progrès n’a amené que de la suffisance. Il y a un siècle les suffisants se comptaient sur les doigts de la mains, et perdaient la tête il y deux cents ans, aujourd’hui on les entassent dans des stades hurlants et des métros dodelinants. Les tableaux se vendent chers, pour se cacher dans des coffres, et les verres inédits du fast food du coin trônent dans le placard de la cuisine. Pourtant, mes origines, je n’en veux plus. Elles sont trop encombrantes et risquent de m’éloigner de mes plaisirs immédiats. Joindre le futile à l’agréable, à la bonne heure. Et foin des références culturelles, si vivre beauf permet de se sentir exister ! Et l’héritage, Madame, Monsieur, ce que nous allons laisser à nos enfants ? Nous nous en préoccupons plus que nous ne nous en occupons… la conscience est sauve.

La sinistrose

Nous baignons dans un flux sinistre, de nouvelles alarmantes, fabriquées sur mesure pour nous asservir. La communication accompagne l’information, cocktail ravageur aux effets dévastateurs. Une journaliste de province accordait une gueule de bois à des enseignants désabusés de voir leur système fiche le camp… et pourtant ils n’avaient pas bu, pour la plupart, la veille. La neige encombrait, l’an dernier, en plein hiver, les routes de France. L’information a tourné en boucle pendant presque une semaine sur les voitures immobilisées et les autoroutes bloquées pendant quelques heures.Le froid, pourtant, continuait de mordre les sans-abris, s’engouffrait sous les portes de maisons mal chauffées. En ce début d’année, lors de la triple catastrophe du Japon (Séisme, tsunami et explosion nucléaire) nous avons été témoins, au travers des médias nippons, de la dignité d’un peuple qui montrait plus les efforts, les combats pour surmonter l’épreuve que les morts qui jonchaient les sols dévastés. Nous ne comprenions pas cette dignité, cette fierté qu’il est si facile d’oublier dans un pays qui ne recherche pas dans les qualités de ses dirigeants, l’intégrité morale et l’honneur de servir son pays. Ce billet est-il pessimiste, qu’il faudrait le conclure par une note plus enjouée. Abandonnons ne serait-ce qu’une once de superflu et donnons à l’essentiel une part plus grande.

Et militons pour  une fierté retrouvée. Mais attention pas celle qui abreuvent nos sillons d’un sang impur, relayée par des extrêmes politiques. Retrouvons la fierté d’être simple et de savoir sentir la vie s’écouler autour de nous… si notre pouvoir d’achat nous le permet !

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Philippe Szykulla