Prof, un beau métier ?

Assurément, voilà bien une profession qui ne laisse pas indifférent, celle d’enseigner. Difficile lorsqu’on en parle d’éviter les lieux communs, les clichés et les exagérations, et pourtant il faut souvent en passer par là pour comprendre comment fonctionne un prof, quels sont les rouages d’un système gigantesque. 804 000 enseignants du public et 140 500 du privé se partagent les classes pour un total qui frôle les 950 000 pour un nombre d’élèves de 14 955 000. Le taux d’encadrement en primaire et dans le supérieur est le plus faible des pays de l’OCDE, par contre les collèges et les lycées s’en sortent correctement. En termes de vacances d’été seuls le Danemark, l’Allemagne et le Royaume-Uni sont à moins de 8 semaines, en fait 6. Les autres pays ont 9 semaines et plus. Fin d’un mythe ! Avec un cumul annuel situé entre 22 et 44 000 euros au primaire et 25 à 47 000 au secondaire, les enseignants français ont les salaires les plus bas des pays d’Europe de l’ouest et du sud. L’instituteur allemand gagne de 38 à 51 000 euros, le britannique en moyenne 34 795 €, l’espagnol de 29 à 40 000. Au lycée c’est respectivement 45 à 64 000 € en Allemagne, 38 499 en moyenne en Angleterre, de 33 à 47 000 en Espagne. Évitons de lorgner sur les 101 471 € du luxembourgeois ou les 77 108 des danois…

Les enseignants accompagnent leurs élèves tout au long d’une scolarité qui est loin d’être un long fleuve tranquille pour ces derniers. Si 65 % d’entre eux sont à l’heure en troisième, ou 3% sont en avance, près de 28% ont un an de retard et 3,5% deux. On peut comprendre qu’une partie des difficultés d’orientation viennent de ce constat, et des difficultés d’enseignement. Ces chiffres laissent supposer une hétérogénéité qui progresse jusqu’au lycée et rend l’accompagnement de plus en plus délicat au fil des ans (73% des enseignants du second degré le reconnaissent). Lorsqu’on sait qu’après les années lycée, le supérieur redevient chaotique pour beaucoup en termes d’orientation, de réussite et de débouché sur le monde du travail, pouvons-nous nous étonner d’avoir en face de nous des jeunes qui peinent à trouver la juste motivation.

La charge et les conditions de travail

En moyenne, les enseignants à temps complet ont travaillé en 2008 quelque 18 heures trente par semaine. Ils ont consacré 9 heures à la préparation de leur cours, 5 heures et demi à la correction des copies, deux heures et demi en recherche et formations personnelles, une heure trente heure aux échanges avec collègues et 1 heure à l’accompagnement individuel d’élèves. Pour les trois quarts des enseignants du second degré, leur charge de travail s’est alourdie. Pour les maîtres du premier degré, il suffit de leur parler de la gestion des 108 heures d’accompagnement des élèves pour deviner l’état dans lequel se trouve leur enseignement ! Dans ces constats ne sont pas vraiment pris en compte les relations avec les familles. Le compteur explose, les nerfs avec. Un quart des enseignants souhaite ne pas poursuivre de manière définitive ou partielle leur carrière dans l’éducation nationale, et pour la moitié que ça ne gêne pas d’envisager de rester, l’autre moité aspire à plus de mobilité, entre les administrations, par exemple. Alors, heureux ? Cela dépend en fait de multiples facteurs que les statistiques ne détaillent pas beaucoup. L’enseignement dans un lycée prestigieux, même si cela suppose une attention accrue, n’a pas le même impact que d’intervenir dans un cursus professionnel pour des raisons évidentes de motivation des élèves pour les études. La situation géographique est un facteur, lui aussi, déterminant dans la faisabilité des tâches pédagogiques. La mixité des origines, avec une maîtrise de la langue difficile, les retards de scolarité sont plus observés dans les banlieues difficiles où se grèvent des problèmes inhérents à la vie sociale des jeunes. Près d’un million d’enseignants, mais pas vraiment le même travail ! Pensons au professeur des écoles qui accueille près de 40 petits braillards dans sa classe. Il ne vit pas quotidiennement de la même façon l’exercice de son métier que l’enseignant chercher qui encadre des doctorants. Et pourtant, à des degrés d’exigence différents, il s’agit toujours de faire passer un savoir, des connaissances…

La reconnaissance

La moitié des enseignants souffre d’un manque de reconnaissance. Ce constat arrive bien avant les conditions de travail (1/3 des enseignants) ou la rémunération. Il semble que ce malaise soit causé en grosse partie par la lourdeur administrative de l’éducation nationale et par les contraintes hiérarchiques imposées. Nécessaires, elles ne sont pas moins très aléatoires. D’une académie à l’autre les aller-retours avec les gestionnaires vont de « très facile et convivial » à « dialogue de sourd ». Par contre, l’influence du chef d’établissement, en prise directe avec les enseignants, a une incidence non négligeable sur l’enseignant. Tyrannique et injuste il terrorise et culpabilise. S’il favorise la formation de clans, ou instaure du favoritisme, il installe un sentiment d’injustice. Et lorsque le Principal ou le Proviseur respecte fermement la légitimité pédagogique du professeur, l’accompagne en cas de difficulté, c’est le bonheur ou presque et peu importe, finalement les élèves ! Mille et un petits facteurs supplémentaires viennent se greffer sur ce désir de reconnaissance, comme de pouvoir espérer avoir une carrière plus aboutie pour les femmes qui arrêtent pour élever leurs enfants ou les impossibilité de bénéficier « facilement » d’une vraie formation professionnelle lourde. Sans compter que l’effet d’annonce sur l’interaction entre l’école et l’entreprise dans la carrière, qui intéresserait plus d’un, est toujours de l’ordre de la fiction.

L’entrée dans le métier

Plus difficile qu’avant ? Différent assurément. Il faut d’abord rester plus longtemps sur les bancs de l’Université, de façon à avoir un Master 2, soit bac +5, passer un concours qui reste sélectif et commencer à environ 1500 euros nets. Ensuite, depuis cette année, pas de formation pédagogique. Le prof est devant ses élèves, à temps complet, dès la réussite de son concours. Il lui faut un tuteur qu’on ne trouve pas obligatoirement dans son établissement, un temps de décharge de formation pris en dehors des cours ou pendant les vacances. Tout cela devient bien moins attractif et se voit sur deux tableaux qui s’imbriquent en dénotant l’évolution des vocations. Moins de candidats se sont inscrits aux concours. Au CAPES de maths, par exemple, le nombre de candidats décroît inexorablement depuis plusieurs sessions alors que le nombre de postes se maintient. En 2006, ils étaient 4.129 à concourir pour 952 postes. Ils ne sont plus que 1 303 cette année pour 950 postes ! Le taux de réussite explose, mais le recrutement reste-t-il aussi qualitatif ? Difficile de le dire, l’important étant toutefois que ces jeunes profs soient bien armés pour tenir plus de 40 ans devant des élèves qui changent et qui n’ont plus le même regard sur l’autorité de l’adulte. Un sondage IPOS pour l’Éducation Nationale vient de sortir. Il dit, entre autre, que les stagiaires concours « nouvelle mouture 2010-2011 » sont satisfaits de leur métier, et beaucoup moins de leur formation.

La relation prof/élève

La notion de respect n’est plus la même : de naturellement admis, ce respect doit maintenant se forcer, avec diplomatie, tact, vigilance et prudence… ouf ! L’augmentation annoncée des effectifs par classe rendra le fossé intergénérationnel plus profond. L’enseignant devra changer sa pédagogie. L’élève qui venait à l’adulte, pour recevoir un bagage intellectuel est maintenant en attente d’une attention de chaque instant et d’une adaptation des contenus à ses capacités de concentration. L’avenir de l’École est engagé sur la capacité que l’État aura de mettre les moyens pour que la cohabitation soit optimale entre les élèves et leurs profs. Et tout cela sans formation, sans temps dédié à la concertation…

En définitive, après ce tour incomplet mais révélateur de la profession, qui ne nous a pas amené à traiter des fins de carrière dont les difficultés pourraient faire l’objet d’un article spécifique, sur lequel ne se sont pas greffés les perspectives nouvelles de gestion des carrières,  nous pouvons être à même de tirer une sonnette d’alarme : attention, le prof fera partie, très bientôt, des espèces à protéger, non pas seulement dans son intérêt (il a souvent choisi son métier !), mais, bien au-delà, dans le rôle qu’il aura dans la société pour préparer les jeunes à leur vie d’adulte.

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Philippe Szykulla